Le commerce mondial peut-il redevenir un moteur de croissance?

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par Philippe Ithurbide, Directeur Recherche, Stratégie et Analyse chez Amundi

La croissance en zone euro progresse, ce qui conforte notre opinion sur les actifs risqués de la zone. L’investissement se redresse peu à peu, la consommation reste solide et les perspectives de soutiens budgétaires et scaux améliorent les perspectives... Il ne manque plus que les échanges commerciaux et tous les moteurs de croissance seront alors allumés...

La croissance économique redevient plus solide, notamment en zone euro, et il est légitime d’être relativement optimiste

En effet, les moteurs de croissance s’allument un à un. Certes, rien de bien spectaculaire pour le moment, mais une tendance néanmoins intéressante.

  • La consommation, déjà plutôt solide, conserve un rythme soutenu; la faible inflation, le bas niveau des taux d’intérêt mais aussi la capacité du modèle social et fiscal européen à corriger les inégalités, à redistribuer la richesse et à lisser les chocs ont fait de la zone euro une zone à plus forte résilience en période de crise. La rigidité du modèle a cependant un défaut, celui de ralentir les phases de reprises. En somme, l’activité économique de la zone euro est protégée en phase de crise, mais freinée en phase de croissance. Cela explique en partie le retard qu’a pu prendre la zone euro dès 2009, l’autre explication étant bien évidemment la survenance d’une seconde crise, la crise de la dette.
  • L’investissement, atone depuis la grande récession, pointe également le bout de son nez.
  • Les politiques budgétaire et fiscale sont en passe d’accompagner un peu plus l’activité économique, fortes 1) des marges de manœuvre obtenues grâce à la baisse des taux (qui n’a pas été mise en danger par les élections françaises, 2) des échéances électorales, qui ont habituellement tendance à relâcher les politiques de rigueur, « 3) de la volonté plus affirmée de mieux lutter contre le creusement des inégalités, visible sur la dernière décennie, et 4) de l’abandon graduel des politiques d’austérité, qui d’une part ne sont plus nécessaires, et d’autre part, n’ont pas montré leur inefficacité, notamment sur le plan politique et social...
  • Restent les exportations, dernier moteur de la croissance un moteur plutôt en panne au cours de la dernière décennie, et notamment depuis 2001. La tendance reste encore atone, sauf peut-être pour une partie du monde, l’Asie. 
Il faut noter qu’au cours des toutes dernières années, la croissance – faible – reposé essentiellement (voire exclusivement) sur la consommation. C’est en ce sens que le relais de l’investissement, des politiques fiscales et éventuellement du commerce mondial est crucial, car cela a des conséquences majeures pour les actifs financiers : 
Tout cela conforte les investisseurs — dont nous sommes – qui ont décidé de rester surpondérés en actions européennes malgré l’environnement électoral de la France ;
  • Les valeurs cycliques devraient tirer parti de la situation,
    • Les thèmes « value » gardent leur intérêt, surtout en comparaison avec les marchés américains,
    • Les perspectives de pro t s’améliorent (voir article n° 6 de cette revue).

Le commerce mondial peut-il, avec l’investissement, assurer une accélération de ces tendances?

Avant toute chose, revenons sur les déterminants du repli du commerce mondial. Pas moins de dix facteurs de contraction peuvent être mis en lumière (pour plus de détails, se référer à notre Discussion Paper : « Commerce mondial : vers un « new normal » ? », Amundi DP series #22, mai 2017) :

  1. Le repli de la croissance potentielle. Partout celle-ci a fléchi, que ce soit en Europe, au Japon, aux États-Unis, en Chine ou dans la plupart des pays émergents. Parmi les facteurs « lourds », structurels, rappelons i) la baisse de la population en âge de travailler et/ou la baisse des taux d’activité; ii) l’accroissement massif des inégalités qui pèse sur la croissance économique potentielle; iii) la baisse ou à la stagnation du salaire réel disponible (on retrouve ici le rôle des politiques de salaires et celui de la fiscalité); iv) l’impact du poids de la dette (contraintes par les dettes, les États ne peuvent plus contrer les cycles économiques comme avant).
  2. La faiblesse de l’investissement, un des grands facteurs de développement des échanges. Certains considèrent que cette faiblesse est liée à la sévérité de la crise financière et à la faible disponibilité du crédit pour les nouvelles entreprises. D’autres évoquent la faiblesse de la demande interne, d’autres mettent l’accent sur les grandes tendances démographiques.
  3. Le niveau des droits de douane a quasiment atteint sa limite, ce qui explique pourquoi les progrès réalisés dans la réduction des droits de douane et la libéralisation des politiques commerciales ont stagné. Les négociations du GATT et de l’OMC ont abouti à des réductions tarifaires substantielles après la Seconde Guerre mondiale. Depuis le début des années 90, les taux moyens des pays émergents ont baissé de trois quarts pour se situer en dessous de 10 % ; Les tarifs entre les économies avancées ont été divisés par deux à un niveau inférieur à 2,5 %. Depuis la crise financière mondiale, toutefois, les taux de droits de douane sont demeurés globalement stables entre les pays émergents, avec des baisses plutôt modestes parmi les pays avancés. Les droits de douane ont baissé considérablement au cours des deux ou trois dernières décennies. Comme ils sont désormais à des niveaux faibles, les accords commerciaux ont moins d’impact: ils fixent davantage des cadres d’échange plus qu’ils n’en améliorent les volumes.
  4. Alors que les droits de douane ont cessé de baisser, les mesures non tarifaires (MNT) sont à la hausse depuis 2012. Les MNT englobent des mesures qui restreignent ou faussent les flux commerciaux, comme les subventions à l’exportation, les clauses nationales dans les marchés publics et les restrictions à l’octroi de licences, au transfert de technologie ou aux FDI. La crise financière et la période dite de « grande récession (2008-2010) ont eu des conséquences importantes. On montre aisément que les pays poursuivent des politiques commerciales plus restrictives pendant les récessions ou dans les périodes où leur compétitivité s’est détériorée. Sur les dernières années, ce sont les pays du G20 (États-Unis et Russie en tête qui ont adopté le plus massivement des mesures non tarifaires. Ces mesures ont affecté le commerce mondial : les catégories de produits qui ont connu les plus fortes baisses d’échange ont en effet été celles qui ont proportionnellement plus de restrictions commerciales. Mais n’exagérons pas le rôle des MNT, car elles ont eu au total un effet relativement modeste sur le volume du commerce mondial : les équivalents tarifaires estimés moyens de toutes les mesures restent faibles. Mais la tendance est claire, l’Allemagne, le Royaume Uni, la Chine et la France par exemple, qui avaient une cinquantaine de MNT en 2009, en ont créé plus de 200 depuis. Quant aux États-Unis et à la Russie, ils ont mis en place plus de 500 MNT (États-Unis) ou plus de 400 (Russie) en 2016 (moins de 100 chacun en 2008). Ce qui est frappant, c’est que depuis 2009, le nombre de mesures discriminatoires et contraignant le commerce mondial est devenu bien supérieur aux mesures en faveur de la libéralisation des échanges.
  5. La modération des flux d’investissements directs étrangers (FDI) a également joué un rôle dans l’explication de la faible croissance du commerce. Les données empiriques tendent à suggérer que les FDI et le commerce ont une relation complémentaire. Après une forte croissance dans les années 90, les entrées mondiales de FDI ont diminué au cours des dernières années, ce qui a peut-être également été un facteur expliquant la modeste expansion du commerce mondial.
  6. La tendance à la production locale influe sur le volume des échanges. L’interaction dynamique entre le commerce et l’investissement étranger est au cœur de la mondialisation: les investissements à l’étranger génèrent des échanges, mais ils peuvent aussi le réduire. Au cours des toutes dernières décennies, la stratégie de bon nombre d’entreprises a également été de se rapprocher des consommateurs. Cette proximité requiert de passer à une production locale. Des échanges disparaissent ainsi. En effet, entre le 20e siècle et le 21e siècle, on est passé d’un commerce qui aide à « vendre » des biens à un commerce qui aide à « fabriquer » des biens (ce phénomène est formalisé par l’expression « chaînes de valeurs mondiales » (Global Value Chain). Au cours des dernières décennies, l’intégration rapide des marchés émergents dans l’économie mondiale a stimulé l’expansion des chaînes de valeurs mondiales. Ce processus de fragmentation de la production transfrontalière semble mûr car les coûts de la main- d’œuvre dans les principaux marchés émergents ont augmenté. Les entreprises ont également reconsidéré les risques liés aux longues chaînes d’approvisionnement et elles ont de plus en plus tendance à produire à l’intérieur des marchés d’exportation.
  7. Le développement des services (notamment) financiers joue un rôle non négligeable. Décider d’exporter des produits à l’étranger implique des coûts initiaux substantiels, comme l’analyse des marchés d’exportation et la mise en place de réseaux de distribution étrangers. Les besoins en fonds de roulement sont souvent plus élevés en raison des plus grands délais associés aux transactions internationales. Les entreprises ont dû faire face à ces développements et à ces coûts au début de leur contribution à la globalisation, et ils sont – à moins d’être un nouvel entrant – bien identifiés et amortis. A noter également que les expéditions internationales prennent plus de temps que les expéditions intérieures, ce qui implique que les producteurs doivent engager des coûts de production avant de percevoir des revenus. Les exportateurs s’adressent aux banques pour obtenir une assurance et des garanties de paiement. Le développement du secteur financier a toujours été considéré comme un facteur important dans le renforcement des capacités d’exportation dans de nombreux secteurs industriels. En effet, la finance joue deux rôles essentiels: fournir du fonds de roulement pour soutenir les transactions commerciales internationales et fournir les moyens de réduire les risques de paiement. Les systèmes bancaires se sont développés fortement dans tous les pays: i) il n’est plus nécessaire de s’adresser aux banques étrangères pour cela, contrairement aux périodes dominées par les banques britanniques ou américaines; ii) mais depuis la crise financière, ces développements ont marqué une pause et cela ne favorise plus autant qu’avant les échanges commerciaux. iii) partout, y compris dans les pays émergents, le taux d’endettement a nettement progressé : plus des deux tiers des pays ont atteint un ratio dette privée/ PIB supérieur à 100 %, un seuil qui limite l’activité et le commerce. Si le tiers des pays ayant un ratio en dessous de 100 % comblaient cet écart, l’impact sur le commerce serait marginal.
  8. Le rôle de la Chine dans le commerce mondial a beaucoup évolué en une décennie. Pendant plus de 20 ans, la Chine est restée le principal fournisseur et le principal consommateur de biens. À ce titre, le développement – rapide — de la Chine a accru l’offre et la demande d’échanges commerciaux. Pendant cette période, ce développement a agi comme un choc global de l’offre. Il a contribué à la baisse du prix relatif des biens échangeables et il a stimulé le commerce mondial. Elle est enfin rapidement devenue le principal pays consommateur de matières premières. À l’exception du pétrole et du gaz, la Chine est le plus grand consommateur mondial de la plupart des produits de base.
    Avant la Grande Récession, la Chine a considérablement élargi sa capacité d’exportation; elle s’est spécialisée dans les industries à forte intensité de main-d’œuvre pour lesquelles elle avait un avantage comparatif dans la production. Cette stratégie de croissance tirée par les exportations a entraîné une expansion rapide de la base manufacturière en Chine, ce qui a soutenu la croissance du commerce mondial. Mais ces facteurs se sont affaiblis : le rééquilibrage actuel de l’économie chinoise, le changement de modèle vers une économie davantage tirée par la consommation que par les exportations, a graduellement atténué la croissance des importations de la Chine, mais aussi de ses exportations et de ses parts de marché. C’est la faiblesse de la compétitivité au cours de cette période qui en est à l’origine, et notamment la hausse des salaires, la montée de nouveaux concurrents et l’appréciation du taux de change effectif réel de la Chine (près de 25 % depuis 2005). Le secteur des exportations de la Chine (10 % des exportations mondiales), pourrait tout simplement être arrivé à maturité (le ratio exportations/PIB ne cesse de diminuer depuis 2010). Sa capacité exportatrice a été graduellement réduite du fait de son développement et de la hausse de ses coûts de production (la Chine n’est plus réellement compétitive face au Vietnam, ou au Mexique par exemple). Son modèle de croissance a évolué, et il est moins lié au commerce mondial.
  9. La structure du commerce mondial changé. Les données empiriques montrent que les effets de composition ont joué un rôle important dans le ralentissement du commerce mondial. En premier lieu, le glissement de l’activité économique des économies avancées vers les économies émergentes, qui affichent généralement des élasticités commerciales plus faibles, a pesé sur l’élasticité du commerce mondial. Ce facteur de composition géographique a contribué à peu près à la moitié de la baisse de l’élasticité du commerce mondial au cours des dernières années. On constate par ailleurs que les élasticités commerciales ont également baissé dans les pays. Ces effets de composition de la demande ont été un frein pour le commerce mondial.
  10. La montée du protectionnisme de comportement et l’hostilité envers le libre-échange et la globalisation sont devenues des réalités tangibles. Les pays émergents ou en développement sont les plus favorables aux échanges commerciaux, et les États-Unis n’y voient pas beaucoup d’avantages, pas plus en termes de créations d’emplois, que de perspectives de hausses des salaires... La tentation du « acheter national » (voire désormais local), caractéristique « historique » du Japon a pris de l’ampleur sur tous les continents.

Conclusion

Au total, le commerce mondial n’est plus un facteur de croissance et parmi les nombreux facteurs expliquant la plus faible croissance des échanges (montée du protectionnisme et recours massif aux mesures non tarifaires, nouveau rôle de la Chine, faiblesse de l’investissement, plancher atteint sur les droits de douane...), certains d’entre eux, et non des moindres, sont structurels. Ceci nous incite à penser que le « nouveau normal » pour les 15 ans à venir pourrait bien ressembler aux cinq années qui viennent de s’écouler (croissance du commerce mondial bien inférieur à la croissance de l’économie mondiale), et non aux 30 années qui ont précédé cette période.

Le FMI s’est penché sur la question, et évalue les « challenges » des trois groupes de pays, les pays avancés, les pays émergents, et les pays en développement et les pays à faible revenu :

  • Les économies avancées peuvent encore réduire la protection restante dans des secteurs traditionnels, par exemple, l’agriculture et les textiles, ouvrir davantage leurs marchés de services (par exemple, les transports), rendre leurs systèmes de réglementation plus cohérents et faire reculer les frontières de la politique commerciale. Pour y parvenir, ces pays devraient plutôt adopter des approches non discriminatoires qui minimiseront la fragmentation et faciliteront les initiatives au niveau multilatéral.
  • De nombreux pays émergents et pays en développement, y compris l’Amérique latine et l’Asie du Sud, peuvent encore bénéficier grandement de l’intégration par la libéralisation traditionnelle, y compris sur une base unilatérale. Ils devraient s’efforcer d’ancrer leurs économies vers les chaînes de valeurs mondiales, s’éloigner des politiques de substitution des importations et d’éviter le protectionnisme par des mesures non tarifaires opaques. La réforme du commerce viendrait compléter le renforcement des cadres politiques et institutionnels.
  • Pour favoriser le développement et la croissance, la plupart des pays à faible revenu doivent accorder la priorité à la facilitation du commerce afin de s’intégrer aux chaînes de valeurs mondiales, notamment en améliorant leurs infrastructures commerciales et leurs structures institutionnelles. Ils devraient également s’attaquer aux barrières commerciales traditionnelles et promouvoir La concurrence dans les industries de services qui sont essentielles à la participation locale dans les chaînes de valeurs mondiales, telles que les services de transport et de financement. L’assistance technique (des organisations internationales par exemple, peut soutenir le développement des infrastructures nécessaires à cette organisation commerciale, bien identifier les implications budgétaires de la réforme et aider à bien séquencer et coordonner le processus de réforme.

Pour donner une nouvelle impulsion au commerce mondial, il faudra de nouveaux accords commerciaux et une intégration plus étroite des pays de l’hémisphère sud dans l’économie mondiale. Il faudra également que les tentations protectionnistes visibles dans de nombreux pays s’effacent derrière les intérêts collectifs: il s’agit bien du combat entre les tentations au repli sur soi et la nécessaire coopération internationale. Autrement dit, la croissance dépendra davantage désormais de la consommation, de l’investissement et du policy-mix mené par les gouvernants, politiques budgétaires et fiscales notamment.

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